J’aimerais me pencher sur le particularisme linguistique valdôtain.
“Quand s’en ira le patois, le français le suivra de près”, écrivait Jean Baptiste Cerlogne.
Et quand cela arrivera, le Val d’Aoste aura perdu beaucoup de ses couleurs, j’ajoute. Plus de 100 ans se sont écoulés depuis cette prophétie du célèbre Abbé Valdôtain et cela semble aujourd’hui sur le point de se réaliser. Je doute fortement, cependant que nous soyons tous conscients de la gravité de la situation. D’ailleurs, les articles 38 et suivants du Statut Spécial affirment la parité du français et de l’italien dans le système social valdôtain. Quelquìun pourrait affirmer ! De même, l’article 1 du Statut de la retrouvée Réunion énonce que l’UV a pour dessein d’assurer l’épanouissement du caractère ethnique et linguistique du peuple valdôtain.
Après plus de 75 ans les résultats quels sont-ils ?
À ceux qui proclament “assez du français, nous sommes italiens quand même”, je rappellerais que notre Autonomie, aujourd’hui revendiquée par tous, y compris l’extrême droite, repose en grande partie sur notre particularisme, hérité de notre histoire: en 1536, la Vallée d’Aoste fut la première administration au monde à adopter le français comme langue officielle, trois ans avant la France.
L’avons-nous oublié ?
Je crois que la langue, cet élément différenciateur de chaque individu et de la communauté à laquelle il appartient, doit être considérée comme un facteur enrichissant dans les relations humaines, jamais comme un obstacle. Pourtant, combien de réactions négatives ou de désaccords lorsque nous nous exprimons dans nos langues, dans certains contextes.
Jamais comme aujourd’hui, l’élément d’identité représenté par le partage et la reconnaissance d’une langue (en l’occurrence le patois et le français), n’a été exposé à un tel risque de contestation, de conflit voire de désaveu.
Tout comme nous avons pitié face à l’agonie d’un animal et, lorsque toute issue est sombre, il peut arriver de choisir de mettre fin à sa souffrance avec compassion en anticipant sa mort, je me demande si la même réflexion ne peut s’appliquer aux langues. Il y a quelques années, dans La Stampa, j’ai lu une analyse intéressante sur la disparition des langues minoritaires dans le monde.
“Per chi, pensa che ogni lingua incarni un insostituibile e originale punto di vista sul mondo, una perdita del genere rappresenta un disastro paragonabile alla scomparsa di innumerevoli specie vegetali e animali: quando una lingua muore non ne soffre soltanto la tradizione che in quella lingua si esprimeva, ma l’umanità intera, che si vede così privata di un elemento di diversità, di fantasia, di invenzione. All’indomani di questa morte ci si scopre tutti un po’ più poveri, un po’ più imbelli, un po’ più soli”
Or, les aspects liés à nos langues du point de vue historique, culturel, social et aussi touristique ainsi que l’état dans lequel elles vivent sont franchement désolants. La période dans laquelle nous vivons, du point de vue linguistique, est peut-être encore pire que celle vécue durant les vingt ans gouvernés par le fascisme.
À cette époque, mais aussi depuis 1861, (Vegezzi Ruscalla : Diritto e dovere di abrogare il francese in alcune valli della provincia di Torino) l’État centraliste a toujours essayé d’italianiser cette partie de l’Italie. À vrai dire, sans grands résultats, du moins jusqu’en 1921, il y a un peu plus de cent ans. En effet, selon les recensements officiels, le pourcentage de francophones est passé de 95% en 1861 à 88% en 1921.
À la veille de l’ère fasciste, le territoire valdôtain était encore habité par une communauté qui se déclarait, en nette majorité, francophone. Nous avons des témoignages concrets : dans tous les archives, qu’ils soient municipaux, paroissiaux ou familiaux valdôtains, tous les actes, contrats, registres des laiteries, des fours ou bien les règlements d’irrigation de nos consortiums sont tous rédigés en français.
De nos jours, des journaux imprimés aux informations de la Rai, des communications officielles à la vie quotidienne, des interventions politiques aux rites religieux, ce que le fascisme n’a pas réussi à réaliser est en train de s’accomplir rapidement avec l’évolution sociale. Paradoxalement, on peut dire que, à cet égard, du point de vue linguistique, 75 ans d’autonomie ont fait plus de dégâts que 20 ans de fascisme.
Franchement, et je tiens à le partager publiquement, je vis cette circonstance avec beaucoup d’amertume et de découragement.
Surtout, si l’on considère que la particularité que nous offre l’autonomie, malheureusement, ou pour une certaine complicité de ceux qui auraient dû les préserver, n’a pas su garantir la survie de ces valeurs et le partage de cette richesse culturelle.
Les temps changent, il est évident. Et parmi les divers défis de la mondialisation actuelle, on observe fréquemment un déclin des valeurs culturelles locales, souvent perçues comme dépassées et stigmatisées pour leur potentiel séparatiste et conservateur, voire même assimilées à du racisme, plutôt que reconnues comme des éléments essentiels pour préserver et développer les particularités propres à chaque région de notre planète.
Ces diversités qui constituent réellement l’essence de l’humanité, formant un tissu unique et inestimable.
Même en examinant la situation générale de notre société, il est indéniable que le Val d’Aoste a largement perdu ce qu’on pourrait appeler “l’âme du Pays” – cette sensibilité profonde qui nourrit le sentiment d’appartenance des habitants à un territoire spécifique, transcendant les barrières linguistiques, ethniques ou religieuses pour célébrer l’amour de leur lieu de vie.
C’est cette conviction valdôtaine, illustrée par Chanoux dans son ouvrage “Esprit de victoire”, qui s’adressait au peuple valdôtain ayant vécu sous le joug fasciste tout en conservant leur identité valdôtaine, même dans un contexte linguistique et politique défavorable. Cette notion d’unité territoriale souligne l’histoire et la culture d’un peuple fortement lié à son mode de vie singulier, façonné par les montagnes qui forgent la Vallée d’Aoste.
Alors que les caractéristiques géographiques demeurent immuables, de nombreux aspects distinctifs de l’identité valdôtaine ont évolué, notamment en raison de divers facteurs complexes. Aujourd’hui, la Vallée d’Aoste abrite une mosaïque de groupes ethniques différents, certains peinant à s’intégrer à la population locale, qui, elle aussi est parfois déconnectée des racines et des traditions qui ont jadis défini son essence.
Dans un monde en mutation constante, marqué par des migrations et des changements rapides, la nécessité de préserver et de transmettre l’âme de chaque région devient impérieuse, offrant un ancrage stable et profond à tous ses habitants, présents et futurs, pour qu’ils puissent continuer d’apprécier et de chérir leur environnement et leur héritage commun.
Réaffirmons ainsi notre engagement à redécouvrir et préserver cet essentiel, à le transmettre aux générations à venir, afin que perdure l’amour et la compréhension des lieux où nous vivons, dans un respect éclairé de notre héritage commun.
Vive le Rassemblement Valdôtain et vive la Vallée d’Aoste, toujours plus autonome, mais surtout enracinée dans son identité valdôtaine fondamentale.




